Un autre rêve commence

En 2025, dans les dernières pages de mon livre, j’écrivais :

« J’ai souvent changé de cap au cours de ma vie, tirant derrière moi mes cartons et mes espoirs. Peut-être qu’un jour je me fixerai, dans un endroit calme et ouvert sur la nature. Y bâtir une maison accueillante. Ouvrir la porte à ceux que j’aime. D’ici là, je sais que d’autres aventures viendront, d’autres horizons m’appelleront. Et sur chaque sentier, je chercherai à retrouver cette sensation unique : celle de marcher vers soi-même. »

À l’époque, je ne savais pas vraiment où ce chemin me mènerait. J’avais simplement cette intuition que les années qui passaient ne devaient pas forcément réduire l’horizon. Il y aurait encore des départs, des projets un peu déraisonnables et, peut-être, une façon différente de continuer à avancer.

Puis il y a eu cette traversée des Alpes.

Pendant plusieurs semaines, j’ai marché d’une vallée à l’autre, d’un col à l’autre, avec la mer derrière moi et les montagnes comme ligne de conduite. J’avais imaginé ce voyage pendant longtemps. Il représentait bien davantage qu’une succession de kilomètres et de sommets. C’était un retour vers un territoire qui avait marqué mon enfance, une manière de renouer avec mes racines et, sans doute aussi, de vérifier que certains rêves ne perdent pas leur force avec les années.

Quand on marche longtemps, les choses finissent par se simplifier. On pense moins à ce que l’on possède et davantage à ce dont on a réellement besoin. Un toit lorsque l’orage approche. Un feu lorsqu’on a froid. De l’eau. Un repas. Un endroit où dormir.

Et parfois, entre deux cols, une idée s’installe sans bruit.

En traversant les Alpes, je me suis surpris à regarder certains villages autrement. Je levais les yeux vers une vieille maison de montagne, un chalet isolé, une grange posée au-dessus d’une vallée, et j’imaginais ce que pourrait être la suite.

Après avoir passé tant de temps à marcher, peut-être avais-je envie, un jour, de trouver un endroit où poser mon sac.
Pas pour cesser de partir.
Simplement pour avoir un lieu où revenir.

Le rêve d’un morceau de montagne

Depuis quelque temps, une autre idée prend donc forme.

Trouver, quelque part dans les Alpes, un terrain. Pas nécessairement au milieu d’une station renommée ni dans un paysage de carte postale où chaque mètre carré aurait déjà été vendu trois fois dans les rêves des autres. Plutôt un endroit simple, ouvert sur la nature, avec suffisamment d’espace autour de soi pour entendre le vent dans les arbres et voir les saisons passer.

Un lieu où construire une maison.

Je ne rêve pas d’une grande demeure ni d’une architecture destinée à impressionner les visiteurs. J’imagine plutôt une maison simple, rustique dans son esprit, construite en bois et pensée pour traverser le temps. Une maison qui appartiendrait davantage au paysage qu’elle ne chercherait à le dominer.
Peut-être une maison à ossature bois.
Peut-être même une architecture en A, avec son toit qui descend presque jusqu’au sol, comme une grande tente devenue refuge. Une silhouette simple, presque enfantine, que l’on pourrait dessiner en quelques traits sur un carnet.

Mais derrière cette simplicité apparente, j’aimerais que la maison soit aussi intelligente que possible.
Bien orientée pour profiter du soleil d’hiver. Très bien isolée pour conserver la chaleur. Peu gourmande en énergie. Capable de produire une partie de ce dont elle a besoin grâce aux panneaux solaires et, peut-être, à un système de stockage par batterie.

Le chauffage pourrait venir d’un poêle à bois, parce qu’il y a quelque chose d’irremplaçable dans la chaleur d’un feu lorsque la neige est tombée dehors. Ou être complété par une pompe à chaleur, si la technique permet de gagner en efficacité sans perdre cette simplicité que je recherche.

J’aimerais également réfléchir autrement à l’eau.
La récupérer lorsque c’est possible. La consommer avec parcimonie. Trouver des solutions pour l’assainissement qui respectent davantage le lieu, peut-être à travers des toilettes sèches et un système naturel de traitement ou de recyclage des eaux, dans la mesure où le terrain et la réglementation le permettraient.

L’idée n’est pas de vivre comme un ermite retranché derrière son autonomie énergétique.
Je n’ai aucune envie de transformer chaque journée en démonstration de survie.
L’autonomie qui m’intéresse n’est pas celle qui consiste à couper tous les liens avec le monde. C’est plutôt celle qui permet de dépendre un peu moins, de gaspiller un peu moins et de comprendre un peu mieux ce qui nous permet de vivre confortablement.

Produire une partie de son énergie, savoir d’où vient son eau, se chauffer avec peu, utiliser les ressources avec bon sens : ce sont peut-être de petites choses, mais elles donnent une autre valeur au confort.

Une maison pour revenir, mais aussi pour accueillir

Dans mon rêve, cette maison ne serait pas un refuge fermé.
Au contraire.
J’aimerais qu’elle soit accueillante.

Une grande table. Un poêle qui crépite. Des chaussures de randonnée qui sèchent près de l’entrée. Des cartes étalées sur un meuble. Des livres. Peut-être quelques skis dans un coin, des vélos contre un mur et toujours cette sensation que quelqu’un peut arriver avec son sac et rester quelques jours.

Une maison où les enfants, les amis et ceux que j’aime pourraient venir.
Un lieu de départ autant que d’arrivée.

Parce qu’au fond, je crois que je ne cherche pas vraiment un endroit pour s’arrêter. Je cherche un endroit depuis lequel on pourra continuer à partir.

Il y aurait les randonnées qui commencent directement derrière la porte. Les départs à ski tôt le matin. Les chemins que l’on suivrait sans autre objectif que de voir ce qu’il y a derrière la crête. Et puis les retours, lorsque la lumière baisse et que l’on aperçoit enfin, quelque part dans la vallée ou sur le flanc de la montagne, la fumée qui s’élève de la cheminée.

Après avoir traversé les Alpes, je comprends peut-être mieux ce qui m’attire autant dans ces montagnes.
On y apprend que tout est mouvement.
Les nuages changent sans cesse de forme. La lumière transforme les mêmes paysages au fil des heures. La neige efface les chemins avant de les rendre à nouveau au printemps. Même les montagnes, que l’on croit immobiles, sont lentement façonnées par le temps.

Alors il serait sans doute naïf de croire qu’un jour je vais enfin me fixer définitivement quelque part.
Je me connais trop bien pour cela.
J’ai souvent changé de cap et je continuerai probablement à le faire. D’autres chemins viendront, d’autres projets un peu fous aussi. J’espère même que ce sera toujours le cas.

Mais il y a une différence entre ne jamais vouloir s’arrêter et avoir un endroit où revenir.
La traversée des Alpes était un rêve de mouvement.
Le suivant sera peut-être un rêve d’ancrage.

Trouver un morceau de montagne. Y construire une maison simple. La rendre aussi autonome, sobre et confortable que possible. Ouvrir la porte à ceux que j’aime. Regarder les saisons défiler depuis une fenêtre, puis repartir lorsque l’envie d’horizon reviendra.

Et, entre deux départs, peut-être finirai-je par comprendre que marcher vers soi-même ne signifie pas forcément avancer toujours plus loin.
Parfois, après avoir beaucoup marché, il suffit peut-être de trouver l’endroit où l’on a envie de revenir.

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